À l’occasion du lancement de la campagne de financement participatif de son troisième long métrage documentaire, La Bataille Climatique, le réalisateur et monteur Adrien Bellay revient sur son parcours, son rapport au cinéma documentaire et sa volonté de conjuguer engagement écologique et exigence cinématographique. Après L’Éveil de la Permaculture et Low-Tech, il suit aujourd’hui l’agroclimatologue Serge Zaka, engagé dans une bataille où la vérité scientifique ne suffit plus toujours à convaincre.
Du montage à la réalisation : un parcours de cinéma
Ton parcours commence par le montage. Peux-tu nous raconter comment tu es arrivé dans le monde du cinéma ?
Le cinéma a toujours occupé une place particulière dans ma vie. J’ai grandi dans les Pyrénées-Orientales, avec des parents qui organisaient des projections itinérantes, des festivals et des actions d’éducation à l’image. J’ai donc été sensibilisé très tôt au cinéma, et notamment à sa dimension collective. J’ai aussi eu la chance d’avoir une caméra entre les mains assez jeune. Très vite, j’ai pris goût à la fabrication des images et à l’écriture cinématographique.
Je me suis ensuite formé au montage, d’abord à Toulouse, puis à Paris. Mon parcours professionnel m’a amené à travailler sur des productions très diverses : des captations de concerts, des films humanitaires, des magazines pour France Télévisions, puis des documentaires destinés à la télévision et au cinéma. Progressivement, je me suis spécialisé dans l’écriture documentaire, un terrain qui offre une formidable liberté de création au montage.
Qu’est-ce qui t’a particulièrement attiré dans le montage ? Comment perçois-tu aujourd’hui sa place dans la création d’un film ?
Ce qui me passionne dans le montage, c’est qu’on y réécrit véritablement le film. Il ne s’agit pas simplement d’assembler des images ou de trouver le bon rythme. C’est une étape de création à part entière, qui peut profondément transformer le récit. Il faut comprendre les personnages, identifier les enjeux, saisir l’univers du film, puis construire une narration à partir des intentions du réalisateur ou de la réalisatrice. Et surtout, confronter ces intentions à la réalité de la matière filmée.
C’est un exercice intellectuellement très stimulant. Parfois, une scène que l’on imaginait secondaire devient centrale. À l’inverse, une séquence sur laquelle reposait une partie du scénario peut finalement disparaître. Il faut accepter que le film nous échappe un peu. Chaque projet appelle d’ailleurs une méthodologie différente. On ne monte pas de la même façon un film d’archives, un documentaire en cinéma direct ou un récit construit autour d’entretiens.
J’ai récemment monté deux documentaires aux approches assez différentes. Véto de campagne, de Marianne Kerfriden, repose beaucoup sur des scènes de vie, captées au plus près du quotidien d’une vétérinaire rurale et des éleveurs qu’elle accompagne. À l’inverse, Justice climatique, de Claire Perdrix, s’appuie sur de longs entretiens, des archives et des séquences immersives et sensorielles pour raconter la bataille juridique et diplomatique menée par de petits États insulaires du Pacifique devant la Cour internationale de justice. Dans les deux cas, le défi est de trouver la forme narrative la plus juste, tout en restant fidèle au regard de l’auteur ou de l’autrice. En tant que monteur, on apporte forcément une part de soi. Mais il faut aussi savoir se mettre au service d’une vision qui n’est pas la nôtre.
Tu travailles essentiellement dans le documentaire. Était-ce une évidence dès le départ ?
Pas vraiment, et c’est même assez paradoxal : en tant que spectateur, je regarde davantage de fictions que de documentaires. Cela a toujours été le cas. J’aime cette capacité du cinéma à nous transporter ailleurs, dans des univers parallèles, utopiques ou dystopiques. En revanche, j’ai toujours eu plus de facilité à travailler avec le réel.
Du reportage au documentaire de création, j’ai eu la chance de m’immerger dans des réalités politiques, géopolitiques, sociales ou écologiques très éloignées de mon quotidien, de découvrir des milieux parfois méconnus et de rencontrer des personnalités singulières. Tout cela m’a énormément nourri et ouvert sur le monde. Le documentaire est aussi une formidable école de la complexité. On part avec des convictions, des hypothèses, parfois même un scénario assez précis, mais le réel ne se laisse jamais complètement enfermer dans ce que l’on avait imaginé.
Aujourd’hui, je me reconnais pleinement dans ce cinéma. Un documentaire qui ne cherche pas seulement à informer ou à instruire, mais qui peut aussi questionner nos représentations, nous mettre en mouvement et, parfois, contribuer à des transformations sociales ou écologiques.
À quel moment as-tu ressenti le besoin de passer derrière la caméra et de réaliser tes propres films ?
J’aime profondément mon métier de monteur, que je continue d’exercer pour la télévision et le cinéma. Mon passage à la réalisation n’est donc pas né d’un désir de prendre le contrôle ou de devenir le chef d’orchestre. C’était plutôt une nécessité : choisir les sujets que j’avais envie de défendre, prendre le temps de les explorer et, surtout, prolonger l’expérience du film au-delà de sa fabrication.
J’avais envie d’aller sur le terrain, à la rencontre de celles et ceux qui expérimentent d’autres façons de vivre, de produire et de faire société : des personnes qui cherchent à construire un monde plus compatible avec les ressources dont nous disposons et les limites planétaires. Mais je voulais aussi que ces films vivent dans les salles de cinéma, qu’ils rencontrent le public, qu’ils suscitent des échanges, parfois des désaccords. C’était aussi une façon de renouer avec ce que j’avais connu enfant : ces salles où, après la projection, je regardais les cinéastes débattre de leur film avec le public.
Au fil du temps, une autre ambition s’est affirmée : réussir à conjuguer engagement politique et véritable proposition de cinéma. Je ne souhaite pas faire des films réservés à un public déjà convaincu. Et je cherche de plus en plus à dépasser le simple « film à message », dans lequel les images ne seraient finalement qu’un support à la parole des intervenants. L’enjeu, pour moi, est de raconter des histoires, de construire des personnages, de créer de l’émotion, sans renoncer à la complexité des sujets abordés.
Un cinéma engagé, entre écologie et récits humains
Ton premier long métrage, L’Éveil de la Permaculture, sort en 2017. D’où est venue l’envie de consacrer un film à ce mouvement ?
J’ai toujours eu un lien assez fort avec le jardinage. Mon père est jardinier et, enfant, j’avais régulièrement les outils en main pour l’aider. Ce n’était pas toujours une partie de plaisir, d’ailleurs ! Mais j’ai gardé cet attachement à la terre, aux plantes et au travail du vivant.
Plusieurs années plus tard, alors que je vivais à Paris, un ami s’est lancé dans des projets de permaculture. Cela a éveillé chez moi beaucoup de curiosité, et peut-être aussi une petite frustration de le voir s’engager dans ces aventures pendant que je vivais en ville et que je devais me satisfaire de mon petit balcon pour faire pousser quelques tomates. J’ai commencé à me former, à visiter des fermes, à rencontrer des personnes qui expérimentaient ces pratiques. Et, chemin faisant, l’idée d’un film a émergé.
Ce qui m’intéressait, au-delà des techniques agricoles, c’était l’élan collectif en train de naître : celui de femmes et d’hommes qui cherchaient à reprendre prise sur leur alimentation, leur environnement et leur manière de vivre ensemble. À contre-courant d’une société toujours plus consumériste et déconnectée du vivant, il y avait là quelque chose de profondément enthousiasmant. J’ai eu le sentiment de tenir entre les mains un sujet précieux, qu’il fallait partager avec le plus grand nombre.
Et l’aventure a dépassé toutes mes espérances. Le film a connu une sortie nationale et une très longue tournée de ciné-débats. J’ai rencontré des centaines, puis des milliers de spectateurs, souvent animés par cette même envie de reprendre leur avenir en main. C’est probablement là que j’ai véritablement découvert la puissance collective du cinéma documentaire.
Ton deuxième film, Low-Tech, poursuit cette réflexion écologique, mais en s’intéressant cette fois à notre rapport à la technologie. Qu’est-ce qui t’a conduit vers ce sujet ?
Low-Tech est né dans une forme de continuité avec L’Éveil de la Permaculture. Je voyais des passerelles assez évidentes entre ces deux mouvements. D’un côté, des jardiniers et des agriculteurs qui cherchent à réinventer leur rapport à la terre. De l’autre, souvent de jeunes ingénieurs, des artisans ou des citoyens qui remettent en question notre dépendance technologique. Les publics et les cultures sont parfois différents, mais les interrogations de fond sont assez proches : de quoi avons-nous réellement besoin ? Comment retrouver de l’autonomie ? Comment développer des techniques que nous pouvons comprendre, réparer et nous approprier ?
L’idée n’était pas de rejeter la technologie, encore moins de prôner un retour en arrière. Il s’agissait plutôt d’interroger cette croyance selon laquelle toute innovation constitue nécessairement un progrès. Pour choisir les personnages du film, je cherchais avant tout des trajectoires humaines. Des personnes qui, à travers leurs expériences, leurs réussites mais aussi leurs contradictions, permettaient d’incarner cette réflexion. J’ai eu le sentiment de rencontrer des personnes profondément attachantes et touchantes, qui resteront avec moi toute ma vie.
Car la low-tech n’est pas simplement une collection d’objets ingénieux. C’est aussi une démarche politique et culturelle, qui questionne notre rapport à la consommation, au travail, au confort et aux ressources.
Tes films montrent des personnes très engagées, mais aussi les difficultés à mettre leurs convictions en pratique. Est-ce quelque chose que tu recherches dans tes portraits ?
Oui, et c’est un aspect qui m’intéresse de plus en plus. Il est assez facile de présenter des personnes qui portent de belles idées, qui développent des alternatives enthousiasmantes. Mais ce qui devient intéressant sur le plan cinématographique, c’est souvent ce qui résiste : les contradictions, les renoncements, les limites personnelles ou collectives, l’écart entre ce que l’on défend et ce que l’on parvient réellement à mettre en œuvre.
Je crois qu’il faut se méfier des personnages trop exemplaires. Ils peuvent inspirer, évidemment, mais ils risquent aussi de créer une distance avec le spectateur. Nous sommes tous traversés par des contradictions, moi le premier. On peut défendre la sobriété et rester dépendant de nombreux outils technologiques. On peut vouloir transformer la société et avoir du mal à changer certaines habitudes. Ce sont ces tensions qui rendent les personnages humains, et qui peuvent permettre au spectateur de s’identifier à eux.
Quel rôle le cinéma documentaire peut-il jouer face aux défis écologiques et sociaux ?
Je crois beaucoup à sa capacité à transformer nos imaginaires. Pour reprendre une idée chère à Bruno Latour, il ne s’agit pas seulement d’énoncer des faits, mais de recomposer un monde commun : le cinéma peut contribuer à ce travail en rendant sensibles des réalités qui resteraient autrement abstraites.
Un film ne va pas changer la société à lui seul. Il ne suffit pas de montrer une solution pour que des milliers de personnes décident de l’adopter. Mais le cinéma peut ouvrir des perspectives, faire naître des désirs, déplacer notre regard. Et surtout, il peut créer des espaces de rencontre.
J’ai vécu des moments assez extraordinaires après certaines projections de mes films. Des personnes qui ne se seraient probablement jamais croisées se retrouvent à discuter, à confronter leurs expériences, parfois à imaginer des projets ensemble. C’est ce qui me plaît dans les ciné-débats : le film n’est pas une fin en soi, il devient le point de départ d’autre chose.
Mais je suis aussi de plus en plus convaincu que le documentaire doit faire attention à ne pas simplement conforter les convictions de son public. C’est une limite que j’ai moi-même rencontrée et qui a beaucoup nourri la réflexion autour de mon troisième film.
La Bataille Climatique : un nouveau tournant
Ton troisième long métrage, La Bataille Climatique, semble marquer une évolution dans ta manière de faire du cinéma. Comment ce projet est-il né ?
Il est né d’une interrogation assez différente de celles qui avaient accompagné mes deux premiers films. Pendant longtemps, je me suis intéressé aux alternatives écologiques et aux personnes qui les faisaient émerger. Avec La Bataille Climatique, j’ai commencé à m’interroger davantage sur notre capacité collective à entendre les faits, à débattre et à faire évoluer nos convictions.
Cette question s’est notamment imposée à moi pendant la crise du Covid, puis lors de la tournée de Low-Tech. Après certaines projections, des spectateurs venaient me parler de vaccins, de complots politiques ou de changement climatique, avec des certitudes parfois totalement hermétiques à la contradiction. Je me suis retrouvé assez démuni. Je pouvais avancer des données, citer des études, rappeler des faits… Mais rien ne semblait pouvoir faire évoluer la discussion.
Cela m’a conduit à une question assez vertigineuse : comment continuer à débattre lorsque nous ne partageons même plus une réalité commune ? Cette interrogation rejoint la distinction que faisait Hannah Arendt entre opinion et vérité factuelle : nous pouvons débattre des interprétations et des réponses, mais encore faut-il disposer d’un socle de faits communs.
Je me suis alors intéressé à la communication scientifique. Pourquoi certains experts parviennent-ils à se faire entendre quand d’autres braquent une partie de leur public ? Pourquoi des démonstrations parfaitement rigoureuses peuvent-elles échouer à convaincre ? La fabrication du doute montre que la contestation des faits n’est pas toujours spontanée : elle peut être organisée, entretenue et amplifiée. C’est dans ce contexte que j’ai découvert le travail de Serge Zaka.
Pourquoi avoir choisi Serge Zaka pour incarner cette réflexion ?
Serge est un personnage assez fascinant. C’est un ingénieur agronome et docteur en agroclimatologie, une discipline qui étudie les relations entre le climat et l’agriculture. Son travail consiste notamment à anticiper les transformations de notre agriculture dans les prochaines décennies : quelles cultures seront encore adaptées à nos territoires, avec quelles ressources en eau et dans quelles conditions ?
Mais Serge est aussi devenu une figure médiatique importante. Avec son chapeau de cow-boy, son franc-parler et son énergie débordante, il détonne un peu dans le paysage scientifique. Il sillonne la France, multiplie les conférences, intervient dans les médias, échange avec les agriculteurs et passe une bonne partie de son temps sur les réseaux sociaux. Il est profondément convaincu que la connaissance scientifique doit permettre de faire évoluer les décisions. Pourtant, malgré les chiffres, les cartes et les démonstrations, il se heurte quotidiennement au climatoscepticisme, aux insultes et parfois même aux menaces.
Ce contraste m’a beaucoup intéressé. Derrière le scientifique médiatique, j’ai découvert un homme passionné, parfois excessif, qui porte son combat avec une intensité assez rare. Un homme qui peut se montrer extrêmement sûr de lui, mais qui est aussi traversé par des doutes, des contradictions et une certaine solitude.
Et puis Serge a une autre passion : il chasse les orages pour les photographier. Il parcourt les paysages à la recherche de la foudre, avec une fascination presque enfantine. Ici, la chasse à l’orage devient une manière d’entrer dans l’intimité d’un scientifique fasciné depuis l’enfance par les phénomènes qu’il étudie.
Cinématographiquement, c’est une matière formidable. Il y a chez lui quelque chose d’un personnage de western contemporain, solitaire, toujours en mouvement, lancé dans une bataille qui semble parfois le dépasser.
En quoi La Bataille Climatique se distingue-t-il de tes précédents documentaires dans sa forme et sa narration ?
C’est probablement le film avec lequel j’essaie d’aller le plus loin dans l’écriture cinématographique. Mes deux premiers documentaires reposaient, entre autres, sur une succession de portraits et de rencontres permettant d’explorer les différentes facettes d’un même mouvement. Avec La Bataille Climatique, je fais un choix presque inverse : me concentrer sur un seul personnage et le suivre au long cours, pendant près de deux années.
Je souhaite que le spectateur entre progressivement dans la vie de Serge, qu’il découvre son travail, ses engagements, mais aussi ce qui se passe lorsqu’il quitte les plateaux de télévision et les conférences. Nous le suivons sur les routes, dans les exploitations agricoles, dans ses bureaux, chez lui, auprès de sa famille, ou lorsqu’il part photographier les orages. L’idée est de dépasser le portrait d’un expert pour construire un véritable récit, avec ses tensions, ses moments de grâce, ses contradictions et ses incertitudes.
Je souhaite aussi donner une place importante aux paysages et à la mise en scène. La caméra est souvent portée, très proche du personnage. À l’inverse, certains plans fixes laissent le temps de contempler les traces du bouleversement climatique : une forêt calcinée, un lit de rivière asséché, un paysage profondément transformé. Le son aura également une place essentielle, avec un contraste entre la frénésie des déplacements, la saturation médiatique et des moments beaucoup plus silencieux. L’ambition est de faire ressentir les enjeux du film, plutôt que de simplement les expliquer.
Le film va également confronter Serge Zaka à d’autres manières de penser et de communiquer. Comment comptes-tu mettre en scène ces rencontres ?
C’est l’un des principaux défis du film. Serge est habitué à convaincre. Il donne des conférences, répond aux climatosceptiques, manie les données scientifiques avec beaucoup d’aisance. Mais je souhaite justement l’emmener dans des situations où ses réflexes habituels ne suffisent plus.
Nous avons imaginé ensemble une forme de pacte documentaire. Serge connaît les grandes intentions du film, mais je conserve une part de surprise dans les rencontres et les situations que je lui propose. L’objectif n’est évidemment pas de le piéger, mais de créer les conditions d’une expérience dont nous ne connaissons pas à l’avance l’issue.
Il a notamment rencontré Thibaut Perrin, praticien de l’entretien épistémique, une méthode qui consiste à interroger les fondements d’une croyance plutôt qu’à chercher immédiatement à la réfuter. Il va également échanger avec Albert Moukheiber, neuroscientifique et psychologue clinicien, autour de nos mécanismes de pensée. Ces rencontres invitent Serge à s’interroger sur ses propres certitudes. Par exemple, cette conviction selon laquelle les faits et les démonstrations scientifiques devraient suffire à convaincre.
Mais elles m’obligent aussi, en tant que réalisateur, à questionner mes propres méthodes. Je me suis notamment rendu compte qu’au début de L’Éveil de la Permaculture, j’avais repris un récit sur l’île de Pâques dont les fondements scientifiques étaient bien plus contestés que je ne l’imaginais. Ce récit fonctionnait très bien sur le plan dramaturgique, mais je n’avais pas fait le travail de vérification nécessaire. Cela m’a fait réfléchir à notre responsabilité de cinéaste, particulièrement lorsque nous réalisons des films engagés.
Il ne suffit pas de défendre une cause que l’on estime juste pour être à l’abri de ses propres biais. Avec La Bataille Climatique, je veux assumer cette complexité. Ne pas faire de Serge un héros infaillible, mais ne pas organiser non plus son procès. Le filmer avec bienveillance, tout en conservant la possibilité du désaccord.
Au fond, qu’aimerais-tu que les spectateurs retiennent de La Bataille Climatique ?
Que la question climatique ne se résume pas à un affrontement entre ceux qui savent et ceux qui refusent de savoir. Évidemment, les faits scientifiques ne sont pas négociables. Le changement climatique est une réalité établie et ses conséquences sur notre agriculture sont déjà visibles. Mais reconnaître ces faits ne signifie pas que nous sommes tous capables de nous entendre sur les réponses à apporter, ni même sur la manière d’en discuter.
Les convictions sont aussi construites à partir d’une histoire personnelle, d’une identité, d’un environnement social, de peurs et parfois de blessures. Je ne crois pas qu’on puisse convaincre durablement quelqu’un en le ridiculisant ou en l’humiliant. Le film pose donc une question assez simple, mais qui me semble essentielle aujourd’hui : comment convaincre sans humilier, comment dialoguer sans renoncer aux faits ?
Je n’ai pas de réponse définitive à cette question. Et je ne souhaite pas fabriquer un film qui prétendrait en apporter une. J’aimerais plutôt que le spectateur accompagne Serge dans ses interrogations et qu’il en ressorte, lui aussi, avec l’envie d’examiner certaines de ses propres certitudes. Car finalement, l’esprit critique ne devrait pas être seulement un outil pour débusquer les erreurs des autres. C’est aussi une exigence que l’on doit s’appliquer à soi-même.
Le film est actuellement en cours de réalisation, et vous lancez une importante campagne de financement participatif. Pourquoi avoir choisi de faire appel au public ?
Faire exister un long métrage documentaire indépendant est un véritable parcours du combattant, particulièrement lorsqu’on souhaite lui donner une ambition cinématographique forte. Les financements sont difficiles à réunir. Les documentaires consacrés aux questions écologiques sont encore trop souvent cantonnés à une fonction pédagogique, comme s’ils étaient destinés uniquement à la télévision, à YouTube ou à un public déjà militant. Pourtant, je suis convaincu que ces sujets peuvent donner naissance à de véritables œuvres de cinéma, avec une écriture, une mise en scène et une dimension émotionnelle qui permettent de toucher un public beaucoup plus large.
Avec nos producteurs, nous souhaitons nous donner les moyens de réaliser ce film dans de bonnes conditions, de suivre Serge sur la durée, de construire un récit ambitieux et de préparer une véritable sortie en salles. Nous avons donc lancé une campagne de financement participatif sur Ulule, avec un objectif de 80 000 euros à réunir d’ici au 1er décembre 2026.
Au-delà du financement, cette campagne doit aussi permettre de fédérer autour du projet une communauté désireuse de suivre la fabrication du film, de le soutenir puis de l’accompagner lors de sa sortie. C’est quelque chose que j’ai déjà eu la chance de vivre avec mes précédents documentaires. Et j’espère que cette nouvelle aventure permettra de rassembler encore plus largement, y compris des personnes qui ne partagent pas nécessairement toutes nos convictions. Car c’est aussi cela, l’ambition de La Bataille Climatique : faire en sorte que la discussion reste possible.
Pour terminer, quel conseil donnerais-tu à de jeunes monteurs ou réalisateurs qui souhaitent s’engager dans des projets à impact social ou environnemental ?
D’abord, de s’armer de patience et de persévérance ! Le chemin est souvent long, semé d’embûches, et la question du financement reste l’une des principales difficultés. Il faut parfois plusieurs années pour parvenir à faire exister un film.
Je leur conseillerais aussi de ne pas rester seuls : rencontrer d’autres cinéastes, s’entourer, échanger, construire des solidarités. On apprend énormément au contact des autres et des projets qui nous ont précédés. Des films comme En quête de sens, de Nathanaël Coste et Marc de la Ménardière, ou Demain, de Cyril Dion et Mélanie Laurent, ont beaucoup compté dans mon propre parcours. Ils ont montré qu’un cinéma engagé pouvait rencontrer un large public, susciter du plaisir et devenir le point de départ d’initiatives collectives.
Mais je leur dirais surtout de ne pas négliger le cinéma lui-même. Lorsqu’on porte une cause qui nous tient à cœur, on peut être tenté de vouloir tout dire, tout expliquer, tout démontrer. Or un film n’est pas une conférence illustrée. Il faut laisser de la place aux personnages, aux émotions, aux silences et, surtout, à la liberté du spectateur.
Et puis il faut aller en salle, rencontrer les gens, accepter la contradiction. J’ai eu la chance de vivre des moments très forts lors des projections de mes films : des salles pleines, des débats passionnés, des spectateurs qui restent discuter longtemps après le générique. Ces instants de partage et de communion sont probablement parmi les plus belles récompenses de ce métier. Ils nous rappellent que le cinéma peut encore être un formidable espace de rencontre et, à sa manière, une force pour transformer la société.
Merci beaucoup pour toutes ces réponses Adrien. Pour découvrir et soutenir La Bataille Climatique : https://fr.ulule.com/la-bataille-climatique

