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Ce que les réalisateurs peuvent apprendre de l’industrie musicale

Il y a une conversation que j’ai eue plusieurs fois avec des réalisateurs en début de carrière, et qui revient toujours de la même façon. On parle de financement, de tournage, de comédien, d’équipe technique, mais bien souvent, trop peu, et assez tard, des choix musicaux, et surtout des enjeux de production et enjeux financiers qui vont avec.

D’autant plus que les liens entre industrie musicale et et industrie cinématographique sont nombreuses, et que celle de la musique a plus ou moins 10 ans d’avance sur de nombreux sujet.

Producteur de film, producteur musical : deux métiers plus proches qu’on ne croit

La comparaison peut sembler superficielle au premier abord. Un producteur de film gère un budget, une équipe, une chaîne de financement complexe impliquant diffuseurs, CNC, co-productions. Un producteur musical accompagne un artiste, supervise un enregistrement, gère une relation avec un label.

Mais regardez de plus près, et les parallèles sont frappants. Dans les deux cas, il s’agit de créer les conditions pour qu’un artiste puisse exprimer sa vision en gérant des contraintes budgétaires, des ego créatifs et dans les bureaux, des délais et des attentes du marché. Dans les deux cas, le producteur est à la fois allié créatif et gestionnaire. Et dans les deux cas, sa capacité à comprendre la dimension artistique du projet est aussi importante que sa maîtrise des chiffres et sa capacité à activer un réseau de partenaires.

Cela fait des années qu’il y a des formations dédiées au management de la musique, comme à l’IESA, dont vous pouvez visiter le site. En cinéma et audiovisuel, les formations se multiplient, mais depuis peu, et délaissent souvent la dimension production ou de manière superficielle. Il n’y a d’ailleurs, bien souvent, aucun cours en lien avec les enjeux musicaux d’un film

Par ailleurs, ce que le producteur musical a souvent mieux intégré, c’est la relation organique avec l’artiste. La co-construction d’un projet depuis ses prémices, l’influence discrète sur les choix créatifs sans jamais écraser la vision de l’autre. C’est un savoir-faire que beaucoup de producteurs de cinéma développent sur le tas, à force d’expérience alors qu’il pourrait s’apprendre, se théoriser, se transmettre.

La relation réalisateur-compositeur : un territoire encore trop peu exploré

Parlons de musique de film, justement. C’est l’un des aspects de la fabrication d’un film que les réalisateurs abordent le plus tard dans leur formation, souvent trop tard. On passe des mois à travailler le scénario, le casting, la photo. Et la musique arrive souvent sur le tard, parfois seulement en post-production, en urgence, avec un compositeur qu’on ne connaît pas.

C’est une erreur de méthode. Les réalisateurs qui ont développé les langages visuels les plus singuliers ont presque tous une relation de longue durée avec leur compositeur : Nino Rota et Fellini, Bernard Herrmann et Hitchcock, Ennio Morricone et Leone, plus récemment Jonny Greenwood et Paul Thomas Anderson. Ces collaborations ne sont pas des coïncidences heureuses. Ce sont des langages construits ensemble, sur la durée, à force de dialogues et d’expérimentation commune.

Pour qu’une telle relation existe, le réalisateur doit être capable de parler de musique, pas nécessairement en termes techniques, mais avec suffisamment de précision pour communiquer une intention. Quelle émotion la musique doit-elle porter ? Quand doit-elle s’effacer ? Où commence-t-elle à prendre en charge ce que l’image ne dit pas ? Ce sont des questions de mise en scène autant que de composition.

Le rôle du producteur dans la dimension musicale d’un film

Il y a d’abord la question des droits. Utiliser un morceau existant dans un film, même un court-métrage, même une œuvre destinée aux festivals, implique d’obtenir deux types de droits distincts : les droits d’édition (sur la composition elle-même) et les droits de master (sur l’enregistrement). C’est un processus qui peut être long, coûteux, et qui échoue parfois à la dernière minute. Un producteur qui ne maîtrise pas ces mécanismes peut se retrouver à devoir retirer un morceau du film en post-production ou à renoncer à une diffusion faute d’avoir sécurisé les droits.

Il y a ensuite la question du budget musical, souvent sous-estimé dans les productions indépendantes. Prévoir le coût d’un compositeur, d’un enregistrement avec des musiciens live, de la synchronisation et du mastering, tout ça demande une connaissance réelle de l’industrie musicale. Une très bonne source pour les droits musicaux est le Centre national de la musique (CNM)

Ce que le cinéma indépendant peut apprendre du business model musical

L’industrie musicale a été forcée, sous la pression du streaming et de la dématérialisation, à réinventer entièrement sa relation avec son public. Elle a développé des modèles directs, le financement participatif, la vente de contenus exclusifs, les communautés d’abonnés, bien avant que le cinéma indépendant ne commence à s’y intéresser sérieusement. (Bien joué A24 aux US et The Jokers en France)

La “fan economy” musicale, où un artiste peut vivre du soutien direct d’un nombre restreint de fans très engagés plutôt que de chercher une audience de masse, est un modèle qui commence à essaimer dans le cinéma documentaire et indépendant. Des réalisateurs financent leurs projets via Ulule, construisent des communautés autour de leur démarche créative, vendent des versions alternatives ou des making-of exclusifs. C’est exactement ce que les artistes musicaux font depuis dix ans.

La distribution aussi évolue dans cette direction. Le film auto-distribué, vendu directement en VOD sur le site du réalisateur ou via des plateformes dédiées au cinéma indépendant, commence à devenir une option crédible, là où il y a cinq ans encore, ne pas passer par un distributeur traditionnel était perçu comme un aveu d’échec.

Ce que tout cela dessine, finalement, c’est un profil de réalisateur-producteur qui ne peut plus se permettre de ne connaître que son métier. Comprendre l’industrie musicale et ses logiques de droits, ses modèles économiques, sa relation aux artistes, ses nouvelles formes de diffusion, c’est enrichir sa propre pratique de cinéaste et s’ouvrir des collaborations et des territoires créatifs inédits.

La musique et le cinéma ont toujours été liés et le seront toujours.

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