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Interview de Benjamin Busnel, lauréat du Mobile Film Festival 2012

On continue notre série d’interviews dédiées au Mobile Film Festival. Après Morgan Simon, lauréat 2011 (lire l’interview), c’est au tour de Benjamin Busnel, vainqueur de l’édition 2012, de revenir sur cette aventure et son parcours de réalisateur.

Bonjour Benjamin, peux tu commencer par te présenter ?
Je suis né et ai vécu en banlieue parisienne, à La Frette sur Seine, dans le Val d’Oise. Vers mes 8 ans, j’ai voulu devenir réalisateur en découvrant les films de Chaplin et de Spielberg. J’ai commencé à tourner des petites choses vers 12 ans, lorsque mon oncle m’a offert une caméra vidéo VHS-C. J’avais 15 ans lorsque j’ai réalisé mon premier film à proprement parler, avec un scénario, un montage, etc – c’était une sorte de slasher où un père de famille BCBG semblait plus préoccupé par des questions pratiques que par le massacre de sa famille. Après le lycée (Racine, à Paris) où j’ai fait de l’économie, j’ai intégré le BTS Audiovisuel de Boulogne-Billancourt en Administration de la Production – ce qui, je dois l’avouer, m’a peu intéressé, mais qui m’a donné des bases pour faire des stages et intégrer des tournages. J’ai par la suite fait de la régie, de l’assistanat réal, du montage, du streaming et du web, tout en continuant à écrire et réaliser mes histoires.

Pourquoi la réalisation ?
Faire des films, c’est pour moi une manière d’inscrire dans le réel les idées, images et envies que j’ai en tête. Réaliser, c’est ça : rendre concret quelque chose qui ne l’est pas, et parvenir à faire ressentir aux spectateurs l’émotion que j’ai éprouvé lorsque m’est venue l’idée directrice du film, qui parfois n’est qu’une image, un regard, un bout de réplique. C’est parfois très troublant de tourner une scène que l’on a imaginé tout seul dans son coin quelques mois ou quelques années auparavant, et de retrouver l’émotion qu’elle avait provoqué en nous, intacte. Ces instants magiques sont cependant très rares ! Car le résultat obtenu est souvent très différent de ce que l’on avait imaginé. Confronter ce que l’on veut idéalement et la réalité (qui se plie rarement à vos désirs) est souvent douloureux. Mais justement, il faut savoir utiliser les accidents de parcours, ça fait partie du métier. Pour cela, il faut être réactif, savoir intégrer les contraintes rapidement et les transformer en valeurs ajoutées pour le film. Par ailleurs, il faut aussi comprendre que la mise en scène à proprement parler, c’est à dire diriger une équipe et des comédiens sur un plateau, ne représente qu’une part infime de mon temps.

Est-ce ta seule activité ?
Je passe le plus clair de mon temps à écrire et à développer des projets… ce qui n’est pas exactement de la réalisation, mais qui en fait partie ! Ecrire et réaliser sont indissociables dans mon travail. L’écriture a toujours été un moyen de mettre en forme les images que j’ai en tête. Pour mes courts métrages, j’écris la plupart du temps seul, mais pour mes projets de longs, je travaille en collaboration car je ne m’estime pas assez compétent en tant que scénariste pour réussir à aboutir à un résultat convenable sur de telles durées. Ecrire et mettre en scène sont deux métiers très différents. L’écriture se rapproche presque plus du montage que de la réalisation. D’ailleurs, je suis aussi monteur – métier que j’ai appris sur le tas et qui est très utile pour réfléchir sur la narration, le rythme, le sens, etc.
J’ai aussi écrit pour d’autres, par exemple pour le programme court « Le Ciné du Comité« , qui est passé sur France4 fin 2011.
Je ne suis pas forcément partisan de l’idée qu’une personne peut multiplier les casquettes à l’infini, mais je trouve également stupide celle qui prétend qu’on est bon que dans un seul domaine. Pour moi, la réalisation, c’est justement le fait d’être bon dans des domaines très différents : la narration, les arts visuels, la technique, le relationnel, etc.

Tu viens de remporter le Mobile Film Festival, peux tu revenir sur cette expérience ?
Je ne pensais pas du tout gagner ce prix, même si j’avais tout fait pour ! Je m’explique : j’avais tenté le coup l’année précédente, où j’avais été sélectionné avec C’est pas une vie !. Je trouvais que faire un film d’une minute était une belle occasion pour tester des choses, notamment sur de la comédie, genre que j’avais jusqu’alors peu traité. C’est pas une vie ! fut un joli coup d’essai, qui m’a donné envie de renouveler l’expérience cette année, où j’ai présenté 6 films en tout, dont 5 comédies. Je savais que multiplier le nombre de films ne les rendrait pas meilleurs pour autant (d’ailleurs, le festival n’en a sélectionné que deux !), mais il s’agissait pour moi de m’exercer, d’expérimenter et de me faire plaisir en travaillant notamment avec des comédiens que je n’avais pas encore eu l’occasion de faire jouer.
Concernant le prix, je suis ravi mais j’avoue que ça me met un peu la pression : pour la première fois, on me donne de l’argent pour un film pour lequel je n’ai pas écrit une ligne ! En général, il me faut écrire beaucoup pour espérer quelque chose… Ceci étant, la grande force de ce prix n’est pas seulement l’apport financier, mais aussi le partenariat avec une société de production dynamique, car il est essentiel d’être bien accompagné et bien suivi pour mettre en œuvre ses projets et les faire vivre ensuite.

Comment as tu procédé pour écrire et tourner ce film, avec une contrainte de durée d’une minute ?
J’ai souvent réfléchi à cette situation  : un couple dans un ascenseur, la gêne qui s’installe, le désir qui monte, la drague, etc. J’avais d’ailleurs commencé à écrire un court métrage là dessus mais qui n’a rien donné. Lorsque j’ai cherché des idées pour le Mobile Film Festival de cette année, cette situation m’est revenue en tête. Mon but avec De palier était avant tout de réussir à raconter une histoire, avec un début, un milieu et une fin. Ce qui n’est pas facile en une minute. Une minute, c’est à peine le temps d’installer une situation. C’est pourquoi je me suis amusé à imaginer cette histoire condensée à l’extrême : et si la fille, pour se débarrasser du mec, prenait la situation à bras le corps en lui donnant ce qu’il veut ? Voilà comment cette fille va jusqu’à embrasser son voisin de palier pour éviter qu’il ne continue à la draguer.
La veille du tournage, j’avais écrit une base de texte pour la comédienne, et nous avons affiné tout ça le lendemain en tournant. Nous avons dû faire six ou sept prises pour trouver le ton, le rythme et le bon équilibre entre le dialogue et les réactions de chacun. Évidemment, nous avons été interrompu plusieurs fois par les habitants de l’immeuble qui cherchaient à prendre l’ascenseur… J’ai tourné avec mon téléphone, un iPhone 3GS, avec un Zoom H4 à part pour le son. A ce propos : du moment que le son est propre et intelligible, les spectateurs se moquent de la qualité de l’image, pourvu qu’elle soit cohérente avec l’histoire. Le public ne sera jamais gêné par une image sale, mais le sera toujours s’il ne comprend pas ce que disent les comédiens.
J’avais choisi de tourner le tout en plan séquence, procédé qui laisse vivre le jeu, ce qui est essentiel en comédie. Le montage n’a consisté au final qu’à choisir la meilleure prise, mixer le son et poser trois titrages. Ce film (qui aura très certainement été le plus rentable de ma carrière !) me rappelle une fois de plus ce qui fait l’essentiel au cinéma : une bonne histoire et de bons comédiens.

Tu avais réalisé d’autres films avant, sont-ils visibles sur Internet ?
Mon tout dernier court, Pygomèle, a été diffusé sur France2 en octobre dernier, et il n’est pas encore visible sur le net. Mais les précédents le sont sur mon site : http://benbusnel.com
Je les ai divisés en deux catégories : les films « étranges » (la partie la plus conséquente de mon travail) et les comédies. Il y a aussi des clips et d’autres petites choses…

Revenons à ta victoire au Mobile Film Festival, qu’est ce que cela a changé pour toi ?
Ce prix m’assure la possibilité de faire un film dans l’année, ce qui est une superbe opportunité par les temps qui courent. De surcroît, dans mon cas précis, c’est l’occasion de réaliser une comédie avec un peu plus de moyens que d’habitude, de tester des choses avec mes comédiens et de voir comment je peux réussir à faire rire sur 15 minutes. C’est aussi la garantie d’avoir une bonne visibilité pour ce futur film, ce qui n’est pas négligeable. Faire des films, c’est bien, mais qu’ils soient vus et si possible par le plus grand nombre, c’est encore mieux !

As-tu commencé à travailler sur ton prochain film ?
Oui, je suis parti sur une idée que nous sommes en train de développer avec un ami scénariste. Une comédie sur l’amour et le hasard. Quelque chose d’un peu fou et de poétique. Le thème et les personnages viennent d’un projet de long métrage que j’ai depuis plusieurs années, donc c’est une manière de commencer à les faire vivre avant de voir les choses en grand… J’espère que notre histoire va tenir la route car, sur des délais aussi courts, j’estime ne pas avoir le droit à l’erreur !

Si tu devais donner un conseil à tous les réalisateurs amateurs, quel est selon toi le plus important pour réussir ?
Comme a dit Godard, « Tu veux faire du cinéma ? Prends une caméra ! », et comme a dit Scorsese, « Faire un film, c’est avoir quelque chose à dire ». Ces deux idées résument assez bien ce que j’en pense. Il faut avoir envie de transmettre quelque chose, des émotions, des idées, et parvenir à travailler beaucoup tout en conservant intact le désir – ce qui est très difficile ! Ce sont des métiers d’expériences et il faut beaucoup tourner pour savoir ce qui marche et ce qui ne marche pas. Ce n’est pas une question d’argent, loin de là. Les films proposés au Mobile Film Festival prouvent bien qu’on peut raconter une histoire avec très peu de moyens. Réussir un film, c’est avant tout bien le concevoir, bien réfléchir à ce que l’on veut obtenir et comment l’obtenir. Encore une fois, la base c’est le scénario, puis les acteurs et ensuite la caméra. Je dis ça et pourtant je viens du cadre et du montage, je me suis longtemps méfié des acteurs, et aujourd’hui, je comprends qu’ils sont précieux car ce sont eux qui transcendent ce que l’on a écrit. Donc il faut bien savoir les choisir !
Lire sur les techniques de scénario (McKee, Truby, etc…) et sur les méthodes de mise en scène (les instructives « Leçons de cinéma » réunies par Laurent Tirard) est utile une fois que l’on a déjà réalisé quelques petites choses. Pour ma part, je trouve qu’en cinéma, la meilleure méthode, c’est d’abord la pratique et la théorie ensuite. Pour devenir réalisateur, il faut de la patience, de bonnes connaissances techniques, une détermination sans faille, beaucoup d’énergie et d’humilité, un bon sens relationnel et j’en passe… c’est très complet !
Pour conclure, j’aimerai souligner le fait que la réalisation fait fantasmer beaucoup de jeunes, alors que tout le monde n’est pas fait pour ça. C’est pourquoi il me semble important d’être honnête avec soi même et repérer assez tôt pour quel(s) métier(s) on est le plus compétent : certains se sentent plus à l’aise en montage qu’en réalisation, d’autres plus intéressés par la production ou par la caméra. Il y a beaucoup de métiers autour de la réalisation qui sont passionnants. Ne pas devenir le futur Coppola, ce n’est non plus dramatique : l’essentiel est d’être heureux avec le métier que l’on fait ! Mais si c’est vraiment de la mise en scène que l’on veut faire, alors il faut foncer et ne pas se comparer aux autres – il n’y a pas une seule et unique voie pour arriver à réaliser, mais autant de chemins qu’il y a de réalisateurs !

Gast – Photo de Matthieu Roquigny

Peux tu citer l’un de tes réalisateurs préférés et les raisons qui te font aimer son œuvre ?
Question impossible… Comment choisir ? Je citerai toujours les deux mastodontes que sont Kubrick et Mallick, qui sont parvenus chacun à leur manière à une forme de vérité, de pureté esthétique et morale, qui, quoiqu’on en pense, sont indépassables. Sans pour autant aimer tout ce qu’ils ont fait, je me retrouve aussi beaucoup dans les films de Cronenberg, Lynch, Lars Von Trier, Gus Van Sant et Haneke – aussi pour des raisons thématiques (la dualité, l’étrange, la déviance, etc…).
Le cinéma américain, et notamment le nouvel Hollywood (De Palma, Scorcese, Coppola, Spielberg…) me touche toujours beaucoup, comme aujourd’hui les films de Nolan (The Dark Knight), Refn ou Fincher. Sans les opposer, il y a beaucoup de choses que j’aime dans le cinéma français, récemment Le nom des gens, par exemple.
Bon, une chose est sûre : pour moi, le cinéma est et doit rester un champ de possibles, du plus commercial au plus underground, du plus foutraque au plus maîtrisé, du Cerveau au Rocky Horror Picture Show en passant par Soy Cuba, Blair Witch Project et Les Lumières de la Ville. L’exigence certes, mais aussi le plaisir, la folie, le lyrisme, l’intime… la vie, en somme.

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